L’été 2026, chez les « Classiques, c’est fantastique ! », se déroulait en Provence, en compagnie de Marcel Pagnol. J’ai choisi de me plonger dans sa trilogie des souvenirs d’enfance : « La Gloire de mon père », « Le Château de ma mère » et « Le Temps des secrets ».
Ce fut, pour moi, une plongée dans d’agréables souvenirs de lecture adolescente. Et quelle relecture ! Un véritable enchantement, chargé d’émotion, qui m’a ramenée dans une Provence qui, sous la plume de Pagnol, semble avoir échappé au temps.
Que dire qui n’ait déjà été dit au sujet de cette trilogie qui consacra un grand auteur ? Que dire, sinon que j’ai embarqué, grâce à la force évocatrice de sa plume, à la suite d’un jeune Marseillais au cœur d’une Provence qui fut et qui, hélas, n’est plus.
Du cocon familial, au centre duquel évoluent Joseph, l’instituteur, et Augustine, la timide coiffeuse qui se sent parfois toute petite face au savoir de son époux, jusqu’au temps de l’adolescence et du lycée, en passant par l’immense ode à l’amour maternel, Marcel Pagnol raconte une époque révolue. Une époque dont nous sommes nombreux à être nostalgiques : celle d’une enfance insouciante, joyeuse, rêveuse, audacieuse, accueillant le merveilleux à bras ouverts.
« La Gloire de mon père », ce sont les premières années d’école, puis les premières vacances à La Treille, une bastide isolée, véritable bout du monde pour le petit Marcel et sa famille. Le voyage depuis Marseille est déjà une aventure pour atteindre ce hameau perdu dans les collines provençales. C’est l’été au chant des cigales, les jeux parfois cruels d’enfants curieux du monde, l’imagination peuplée d’Indiens d’Amérique et de cow-boys. Ce sont les repas sous l’arbre de la cour, en compagnie de l’oncle Jules, de tante Rose, du Petit Paul et de la petite sœur.
C’est l’amitié avec Lili, fils de fermier et grand poseur de pièges. C’est surtout la première chasse, en compagnie de l’oncle Jules et de Joseph, avec la peur de Marcel d’assister à la déconfiture de ce père qu’il admire tant, pauvre novice face à son beau-frère aguerri, ce rouleur de « rrrrrr » venu du Roussillon. Et puis il y a la chasse à la bartavelle, transformée, grâce à l’infatigable pédagogue qu’est Joseph, en véritable dictée. Il y a surtout l’incroyable « coup du roi » réalisé par Joseph, au grand dam de l’oncle Jules.
Les parfums enivrants des collines embaument chaque souvenir, chaque scène, chaque journée d’un été que personne ne voudrait voir s’achever. Les émotions sont vives, à la hauteur des rêves d’enfant d’un Marcel ivre d’une liberté nouvelle. Tout est prétexte à vivre l’Aventure à fond, sans concession, sans entrave… Enfin, il y a tout de même quelques règles à respecter. Et c’est précisément ce qui donne encore plus de charme aux interdits lorsqu’ils sont joyeusement transgressés.
Puis, vient cette scène des adieux : Marcel, décidé à ne plus rentrer à Marseille, veut s’ensauvager définitivement au cœur des collines tant aimées. Lili, goguenard, se doute bien qu’une fissure apparaîtra dans la détermination de son ami. La rébellion s’achèvera dans l’ignorance feinte des parents, magnifique preuve d’un grand amour filial qui m’a profondément émue.
Avec « Le Château de ma mère », les souvenirs prennent les couleurs des séjours réguliers à La Treille, des marches de la famille chargée de balluchons encombrants. Augustine devient peu à peu un personnage central, même si cela ne saute pas immédiatement aux yeux. Sa santé fragile, sa bienveillance envers ses enfants, ses peurs et ses inquiétudes deviennent autant de fils conducteurs du récit.
Bouzigues, ancien élève de Joseph et piqueur du canal de Marseille, leur permet d’utiliser l’une de ses clefs afin de raccourcir le trajet en passant au pied de grandes propriétés privées. Augustine a constamment peur qu’ils soient découverts et arrêtés. Bien entendu, ce qui devait arriver arriva : un jour, un gardien un peu trop zélé et particulièrement rustre les surprend et les verbalise. Mais c’est sans compter sur la débrouillardise de l’ancien élève, qui a plus d’un tour dans son sac.
Marcel compte les semaines qui le séparent des premières vacances, celles de Noël. Il se languit de Lili et de leurs courses aux pièges, surtout après avoir reçu une lettre de son ami. Quelle belle scène que celle de la réponse de Marcel ! Dans un premier temps, le digne écolier, préparant son examen pour obtenir une bourse au lycée, rédige sa lettre avec application, sans faute d’orthographe ni de syntaxe. Puis il réalise soudain que son courrier paraît bien présomptueux, pompeux, presque condescendant face à la lettre de Lili, écrite en suant sang et eau, avec son cœur et son orthographe fantaisiste. C’est cela, l’amitié. Alors, Marcel réécrit avec des fautes d’orthographe, sur une page arrachée à son cahier d’écolier, avant de conclure par un magnifique pâté d’encre : « …je laissais tomber cette larme noire : elle éclata comme un soleil. »
Le temps passe, et le ton change. Le final est particulièrement intense en émotions. Un dîner fait surgir le souvenir d’Augustine, dont la mort surviendra quelques années plus tard. Cette mère qu’un des propriétaires, un noble bourru au grand cœur, apprécie tant, lui offrant à chacun de ses passages, à la belle saison, un bouquet de roses. Les souvenirs convoquent également le Petit Paul, devenu chevrier et resté fidèle aux collines provençales, ainsi que Lili, tombé dans les tranchées, « sur des touffes de plantes froides dont il ne savait pas les noms », lui qui connaissait par cœur chaque plante des collines. La poésie de l’enfance se teinte alors de la mélancolie du temps qui passe.
Enfin, « Le Temps des secrets » est celui de l’adolescence, qui éloigne Marcel des rivages merveilleux de l’enfance pour le rapprocher peu à peu de ceux de l’âge adulte. C’est le temps des premières amours, au rythme imposé par la très jolie Isabelle Cassignole, fillette aussi séduisante que cruelle, au point de presque éloigner définitivement Marcel de Lili. Avec bienveillance et humour, Augustine et Joseph aideront leur fils à y voir plus clair dans ses sentiments et à apprivoiser ses émois.
C’est aussi l’année de l’entrée de Marcel dans le secondaire, au lycée. Un autre monde lui ouvre ses portes, avec de nouvelles amitiés et de nouveaux savoirs. Le jeune Marcel apprend les nouvelles règles du lycée et surtout comment les contourner sans se faire punir. Il découvre la mixité, côtoie des élèves annamites venus d’Indochine et d’autres du Maghreb. Il rencontre également les enfants issus de la bourgeoisie, parfois méprisants envers les boursiers. Surtout, il y a cette formidable scène de la bagarre entre Marcel et Pégomas, qui a insulté le petit Oliva.
C’est avec une certaine nostalgie, même si je n’ai évidemment pas vécu ces années de lycée, que j’ai suivi Marcel dans son quotidien au Petit Lycée, l’équivalent de notre collège. Cette école n’existait plus lorsque j’étais moi-même collégienne, mais il en restait encore quelques traces, un parfum particulier, une atmosphère que tout collégien semble engranger, quelle que soit son époque. Le ton reste drôle, truculent, succulent, notamment grâce aux passes d’armes entre Jules et Joseph au sujet de la politique ou de la religion. C’est complètement immersif. Et ça fait un bien immense.
La trilogie des « Souvenirs d’enfance », ou une Provence retrouvée, a été pour moi un moment d’une fraîcheur absolue, alors même que la canicule sévissait. J’ai retrouvé Marcel, Lili, Augustine, Joseph, Paul, Jules et tous ces personnages qui semblent avoir traversé le temps sans prendre une ride. J’ai retrouvé les collines, les odeurs, les cigales, les parties de chasse, les petits bonheurs et les grandes émotions. Mais surtout, j’ai retrouvé cette merveilleuse capacité qu’a Marcel Pagnol à transformer les petits événements du quotidien en aventures extraordinaires. Il raconte l’enfance, mais aussi la famille, l’amitié, les premières amours, la transmission, le passage du temps et la perte. Peut-être est-ce cela qui rend cette trilogie aussi universelle : derrière les souvenirs de Marcel, chacun peut retrouver quelque chose de son propre passé, même lorsque les paysages, les époques et les enfances diffèrent.
Une relecture merveilleuse, tendre et profondément émouvante. Un grand plaisir de lecture.
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