« Francfort, au début des années 1960. Eva Bruhns est une jeune femme sans histoire : interprète du polonais, elle est requise pour traduire les dépositions de témoins au second procès d’Auschwitz qui vient de s’ouvrir afin de traduire en justice les crimes de dignitaires nazis. Si elle voit d’abord dans ce travail l’occasion de conquérir une autonomie financière inédite, les révélations auxquelles le procès la confronte ne tardent pas à la bouleverser… »
Le décor est planté. Nous sommes en Allemagne, au début des années 1960, dans une République fédérale qui tente de se reconstruire et de regarder vers l’avenir, tandis qu’un passé encore brûlant demeure soigneusement enfoui. L’Allemagne est désormais divisée en deux, Est et Ouest, et les années passent. Pourtant, la guerre et ses atrocités ne sont jamais bien loin.
Après les grands procès de Nuremberg, à la lumière desquels l’horreur nazie a éclaté au grand jour, Francfort accueille un autre procès d’une importance capitale : celui-ci n’est pas orchestré par les vainqueurs de 1945, mais par la République fédérale d’Allemagne elle-même. Il s’agit de juger des hommes ayant participé aux crimes commis à Auschwitz.
C’est dans ce contexte qu’Eva Bruhns est appelée à traduire les témoignages des survivants polonais. Pour cette jeune femme naïve et romantique, qui voit encore la beauté du monde et croit en son avenir, cette mission représente d’abord une formidable occasion de mettre ses compétences en valeur et de conquérir une indépendance financière. Elle espère ainsi échapper, au moins en partie, au quotidien familial du restaurant tenu par ses parents.
Sa décision n’est pourtant pas accueillie favorablement. Ses parents s’opposent à ce travail, tout comme son fiancé, Jürgen, jeune homme aisé qui travaille dans l’entreprise de son père. Un père aux méthodes de management plutôt éloignées du capitalisme triomphant, puisqu’il a lui-même connu l’enfer sous le régime nazi en raison de ses idées politiques. Eva tient bon.
Au fil des séances préparatoires puis des auditions, quelque chose se fissure pourtant en elle. Des souvenirs d’enfance, longtemps enfouis, remontent à la surface : un jardin entouré d’un haut mur, une voisine, des journées qui s’étirent, un jardinier avec lequel elle discutait, qui lui apprenait le polonais et lui coupait les cheveux… Et puis ces étranges particules grises et fines qui, certains jours, semblaient flotter partout. Des images éparses qui se reconstituent peu à peu, comme les pièces d’un puzzle. Mais les parents d’Eva refusent de parler du passé.
Après la guerre et les procès de Nuremberg, survivants comme Allemands ont tenté de vivre avec l’horreur. Les uns avec le traumatisme des camps, les autres avec la culpabilité d’appartenir à un peuple qui avait perpétré le génocide. Il fallait oublier, avancer, reconstruire. Le silence semblait être la seule manière de continuer à vivre.
Eva, elle, se retrouve confrontée à ce passé dont elle n’est évidemment pas responsable, mais dont elle finit pourtant par ressentir la culpabilité. Elle refuse cependant de détourner les yeux et poursuit ses recherches jusqu’au bout. Elle découvrira alors que la maison de son enfance se trouvait à proximité d’un camp d’extermination, qu’elle l’ignorait lorsqu’elle était enfant, que l’accusé numéro quatre connaissait son père et que celui-ci avait travaillé dans le camp en tant que cuisinier. Les révélations sont terribles.
Tout comme l’attitude des accusés, glaçante de mépris et de morgue envers les juges comme envers les survivants venus témoigner. Aucun remords apparent, aucune véritable prise de conscience. Eva comprend alors que regarder le passé en face est indispensable, aussi douloureux cela soit-il.
Le procès devient ainsi, pour elle, bien davantage qu’une expérience professionnelle. Il participe à sa construction personnelle. Elle grandit, se libère des mensonges familiaux et conquiert peu à peu son indépendance. Son émancipation personnelle fait écho à celle de nombreuses femmes des années 1960, qui commencent à remettre en question les rôles que la société leur assigne.
Et puis il y a la sœur d’Eva, infirmière puéricultrice à l’hôpital, qui travaille essentiellement de nuit. Son histoire constitue presque un récit dans le récit. Elle souffre du syndrome de Münchhausen et provoque chez les nourrissons dont elle a la charge de graves douleurs abdominales avant de les soigner, afin d’être reconnue et aimée par leurs parents. Son stratagème finira par être découvert. Cette intrigue parallèle est particulièrement intéressante car elle permet à Annette Hess d’établir un parallèle discret avec l’époque nazie : mieux vaut ne rien voir, ne rien dire, ne pas poser de questions, si l’on veut continuer à vivre tranquillement.
Le silence comme moyen de survie. Le silence comme complicité. Le silence comme transmission involontaire du mal.
J’ai vraiment aimé ce roman, qui est le premier ouvrage romanesque de l’autrice. L’écriture est simple, peu sophistiquée peut-être, mais profondément juste, au plus près des personnages et de la population allemande de cette époque. Annette Hess possède surtout une véritable force d’évocation : partout où se trouve Eva, une ambiance, une atmosphère se crée. Les lieux deviennent presque palpables.
Eva est particulièrement touchante par son immense empathie, sa naïveté et sa capacité à se reconstruire malgré les révélations qui bouleversent son existence. Le procureur, dont le nom n’est jamais véritablement mis en avant, est lui aussi un personnage marquant : instigateur du procès de Francfort, il fait preuve d’une détermination sans faille dans son combat pour la justice et la mémoire.
« La maison allemande » est, finalement, un roman sur la nécessité de regarder l’histoire en face, même lorsque celle-ci est insoutenable. Il montre combien les souffrances, les horreurs vécues et celles perpétrées peuvent être indicibles, mais aussi combien le silence ne permet jamais véritablement de les faire disparaître.
Une très belle lecture, portée par une héroïne qui, en cherchant la vérité sur son passé, trouve aussi le courage de construire son avenir.
Traduit de l’allemand par Stéphanie Lux
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