Il est des lectures qui nous emmènent loin de nos repères, à la découverte de terres aussi fascinantes qu’hostiles. « La mémoire des embruns » de Karen Viggers fut pour moi une très belle découverte, celle de paysages sauvages, balayés par les vents, où l’immensité semble se confondre avec la solitude. De l’île de Bruny, en Tasmanie, jusqu’aux confins de l’Antarctique, au-delà duquel s’étend l’infini blanc, l’autrice nous entraîne dans un univers où la nature impose sa puissance et où les êtres se retrouvent inévitablement face à eux-mêmes.
Au cœur de ce récit, il y a Mary, dont l’histoire m’a profondément touchée. Les personnages sont particulièrement bien incarnés, ils sont attachants, avec leurs failles, leurs blessures et leurs secrets. Chacun tente d’avancer comme il le peut, avec courage, parfois avec rage, portant le poids d’un passé qui ne cesse de ressurgir. Dans ces lieux isolés, où les vents balaient les terres et les côtes à longueur d’année, l’immensité et l’air du grand large n’offrent pas forcément la liberté espérée. Loin de tout, chacun se retrouve confronté à lui-même, à ses regrets, à ses choix et aux émotions qu’il a parfois longtemps cherché à enfouir.
Mary a perdu un époux et a dû, tant bien que mal, reconstruire son couple. Tom, son fils cadet, a quant à lui vu son mariage faire naufrage, au point d’en sortir sentimentalement anéanti. Deux trajectoires douloureuses, deux êtres marqués par les épreuves de la vie. Et c’est au cours des dernières semaines de l’existence de Mary que Tom va, paradoxalement, amorcer sa propre reconstruction. Comme si, au seuil de la mort, les liens familiaux, les souvenirs et les vérités enfouies pouvaient encore ouvrir un chemin vers l’apaisement.
J’ai été particulièrement sensible aux descriptions des paysages, qu’il s’agisse de l’Antarctique, de l’île de Bruny ou de son phare isolé, sentinelle solitaire face à l’immensité. Karen Viggers parvient à rendre ces décors presque palpables : on ressent la rudesse du climat, on entend la force des vents, on voit la beauté austère de ces terres et on vit cette impression d’être au bout du monde. Mais ces paysages ne sont pas de simples toiles de fond. Ils installent pleinement l’atmosphère du roman et font écho aux tourments intérieurs des personnages. De ces lieux comme de leurs habitants, on ressort un peu bouleversés, tant les émotions qui s’en dégagent sont denses.
Au fil des pages, plusieurs thèmes viennent enrichir ce récit et lui donner une profondeur particulière : le choix de mourir chez soi, la solitude, les ravages de la violence conjugale, mais aussi celle que les humains infligent à la nature et à sa faune. Sans oublier les liens familiaux, que l’on tisse, que l’on tente de réparer et que l’on consolide parfois au prix de sa propre liberté. Car aimer, protéger ou rester fidèle aux siens peut aussi signifier renoncer à une part de soi-même.
Avec «La mémoire des embruns », Karen Viggers signe un roman émouvant, porté par des personnages profondément humains et des paysages d’une grande beauté. Une histoire de blessures, de résilience et de transmission, qui rappelle que les chemins de la reconstruction sont parfois longs, mais qu’il n’est jamais tout à fait trop tard pour tenter de se retrouver. Une belle lecture, aussi bouleversante par les émotions qu’elle fait naître que par la puissance des paysages qu’elle nous donne à contempler.
Il y a quelques semaines, Ma invitait les participants, à son projet 52-2026, d’illustrer le mot carte. Après tergiversations, j’ai choisi de photographier un plan d’une ville italienne, Trieste, utilisé en guise de couverture d’un fascicule « Umberto Sava, poète et libraire à Trieste » distribué lors de la fête des librairies indépendantes, au printemps dernier. J’aime beaucoup me promener virtuellement, dans des endroits où j’aimerais aller, par l’intermédiaire d’une carte ou d’un plan.
D’autres déclinaisons de « carte » dans les commentaires, ici.
Le thème suivant m’a bien tourmentée. Comment prendre en photo l’avenir? L’exercice est plutôt ardu. Certes, un cliché d’enfant(s) ou de femme(s) aurait été facile, or je n’ai pas pris le temps de le faire. Aujourd’hui, en fin de matinée, sous un très beau soleil automnal, une idée germa: pourquoi ne pas photographier un gland, avenir d’un chêne? La promenade des « Rives du Trieux » regorge de glands et de châtaignes, un clic et ce fut dans la boîte. Un gland, éclairé par un rayon de soleil, parmi les feuilles mortes et non loin d’une bogue ouverte, représenta, pour moi, l’avenir.
D’autres versions de « l’avenir » dans les commentaires, ici.
Voilà une vaste question à laquelle la narratrice de « Hanoï Stories » doit tenter de répondre puisqu’elle est chargée d’écrire un article sur le sujet. Mais comment définir avec certitude ce sentiment que chacun semble poursuivre sans jamais vraiment savoir comment le nommer ? Les personnes qu’elle interroge ne sont d’ailleurs pas davantage capables qu’elle de proposer une réponse satisfaisante. Le bonheur serait-il justement quelque chose qui échappe aux définitions ? Pour tenter d’y voir plus clair, la narratrice retourne à Hanoï, la ville où elle est née, auprès de son père français. Sa mère est vietnamienne et, dans cette ville qui fut celle de son enfance, elle retrouve des souvenirs, des amis, des sensations… mais aussi une part d’elle-même.
Chaque chapitre est comme une petite tranche de vie. Line Papin nous fait découvrir, par touches successives, la spiritualité vietnamienne, le quotidien de ses amis retrouvés, quelques bribes de l’histoire récente du pays et le Hanoï d’aujourd’hui. Une ville que la narratrice retrouve avec un plaisir sans cesse renouvelé. Une ville dont elle connaît les odeurs, les bruits, les couleurs, les habitudes et les petits riens. Une ville qui devient presque un personnage à part entière, tant elle imprègne le récit et réveille en elle des souvenirs enfouis.
Mais Hanoï n’est plus tout à fait celle de son enfance.
Line Papin évoque également un pays encore marqué par la censure et par un régime qui tarde à s’ouvrir pleinement à la tolérance. L’art y reste encadré : il faut éviter de faire des vagues, de trop critiquer, de risquer l’ire des censeurs. Pourtant, malgré ce manque de liberté d’expression, la vie continue. Les habitants travaillent, aiment, commercent, se divertissent, s’émancipent et s’ouvrent à d’autres cultures. Le Vietnam que nous découvrons n’est donc jamais réduit à son régime politique : il est avant tout celui de femmes et d’hommes qui vivent et construisent leur quotidien. Et puis, au cœur de ce Hanoï retrouvé, la narratrice se confronte à sa propre existence.
Elle prend peu à peu conscience que sa vie n’a pas forcément pris la tournure qu’elle aurait souhaitée. Les amours vaines, les relations sans véritable ancrage, la dépendance affective, le célibat parfois pesant… Tout cela semble bien loin de l’apaisement qu’elle ressent au contact d’une culture qui porte un regard différent, peut-être plus humain, sur le sens de la vie. Elle interroge aussi les envies et les injonctions qui lui viennent de son autre monde, celui de l’Occident, de Paris et de sa société matérialiste. Toujours vouloir davantage, posséder, réussir, correspondre à ce que l’on attend de nous… Est-ce vraiment cela qui rend heureux ?
Très vite, la narratrice abandonne d’ailleurs le seul prisme de son histoire amoureuse et de sa dépendance affective pour élargir sa réflexion. Le questionnement devient plus intime, mais aussi plus universel. C’est notamment le cas lorsqu’elle évoque le bouddhisme et cette manière de considérer l’existence comme un présent auquel nous appartenons tout en faisant partie d’un ensemble beaucoup plus vaste que nous-mêmes. Peut-être le bonheur réside-t-il justement dans cette capacité à être là, simplement, à accepter ce qui est, plutôt qu’à courir sans cesse après ce qui devrait être.
J’ai beaucoup apprécié ce roman autobiographique fait de petites touches, comme dans un tableau impressionniste. Line Papin dit beaucoup avec peu. Les souvenirs, les rencontres, les conversations, les sensations et les réflexions s’accumulent sans jamais donner l’impression de construire un récit parfaitement linéaire. Et c’est justement ce qui en fait, à mes yeux, toute la saveur.
Le récit peut paraître décousu, mais les petits riens finissent par devenir ce qui cimente l’ensemble. Ils participent à la construction de l’être que l’on est, que l’on devient, que l’on est devenu. Parce que notre identité ne se résume pas à quelques grandes étapes : elle se construit aussi dans les détails, les souvenirs d’enfance, les lieux, les odeurs, les voix et les rencontres qui nous ont façonnés.
La narratrice est précisément à la croisée de deux mondes : l’Occident et l’Orient, Paris et Hanoï. Deux univers parfois profondément différents et pourtant pleinement présents en elle. Elle appartient à chacun sans appartenir tout à fait à aucun, et cette identité entre deux cultures nourrit tout le récit.
J’ai également beaucoup aimé entendre Line Papin lire elle-même son texte. Sa voix donne aux différentes tranches de vie une dimension particulièrement intime et intimiste. Les souvenirs semblent alors se raconter directement à notre oreille, avec leurs silences, leurs hésitations et leur nostalgie.
« Hanoï Stories », c’est finalement une plongée dans les souvenirs d’enfance à l’aune d’un présent empreint de nostalgie. Un récit en petites touches, parfois décousu, souvent très émouvant et profondément immersif, qui nous interroge à notre tour sur nos racines, notre identité… et peut-être sur cette insaisissable idée du bonheur.
Merci aux éditions audiolib et à NetGalley pour ce très beau moment de lecture.
Cela devient une (mauvaise) habitude que d’être en retard dans la publication de mes illustrations photographiques des thèmes, toujours très intéressants, proposés par Ma. Il y trois et deux semaines, nous était demandé d’illustrer, en photo, les thèmes des fruits et de l’artisanat.
Je n’ai pas eu à aller bien loin pour trouver l’inspiration afin de mettre en images « les fruits ». L’automne pointant, alors, le bout de son nez, les fruits de saison s’épanouissaient dans les frondaisons de leurs « tuteurs ». Par contre, que choisir? Ce fut cornélien pommes, châtaignes ou lierre? Finalement, ce sera les trois.
D’autres « fruits » dans les commentaires chez Ma… clic.
Pour illustrer le thème de l’artisanat, j’ai puisé dans mes archives, notamment celles d’une visite à La Gacilly. Nous apprécions l’annuelle exposition photographique et nous nous y rendons, presque, chaque année. J’ai choisi l’emblème d’une boutique d’art et d’artisanat: un magnifique bouquet de coquelicots en fer forgé.
D’autres regards sur « l’artisanat » dans les commentaires chez Ma. Clic.
J’adore les pièces de théâtre de William Shakespeare, qu’il s’agisse de comédies ou de tragédies. Chaque lecture est pour moi un absolu régal et, dès qu’une représentation d’une pièce du grand Will est proposée par le théâtre de ma ville, je fonce ! Il y a trois mois, je découvrais «Hamnet» de Maggie O’Farrell, un roman prenant et émouvant autour de la famille de Shakespeare. Alors, lorsque Babelio m’a proposé la lecture de la BD « Falstaff », j’ai évidemment postulé… et j’ai eu la joie de recevoir l’ouvrage.
Mais qui est donc Falstaff ?
Wikipédia le décrit comme « Sir John Falstaff , un personnage comique de fiction créé par William Shakespeare et apparaissant dans les deux parties de Henry IV, ainsi que dans Les Joyeuses Commères de Windsor.» Le dramaturge en a fait l’archétype du noble bouffon : perpétuellement affamé de nourriture et d’aventures charnelles, hâbleur, vantard, souvent vulgaire, toujours amuseur, menteur comme un arracheur de dents et, très souvent, lâche.
Et pourtant… impossible de ne pas l’aimer !
Car Falstaff est tout sauf un idiot. Derrière ses rodomontades et ses mensonges, il possède un véritable talent pour se tirer des situations les plus périlleuses. Il sait mener sa barque malgré les écueils et les obstacles, et surtout, il possède une arme redoutable : son esprit. Avec lui, une défaite devient une victoire éclatante, une fuite un acte de bravoure et la moindre escarmouche un combat de titans dont il sort, évidemment, triomphant !
Dans cette BD, Pierre Boisserie et Goho ont conservé le style du « grand Will » ainsi que le déroulé des apparitions hautes en couleur de notre Falstaff et les péripéties rocambolesques dans lesquelles il se fourvoie. Nous suivons notamment le jeune Prince de Galles, futur Henry V, dont Falstaff est en quelque sorte le précepteur… mais un précepteur bien peu recommandable ! Il accompagne joyeusement le jeune homme dans les lieux de débauche du célèbre quartier londonien d’Eastcheap, fréquentant les auberges douteuses bien davantage que les champs de bataille.
Et c’est là que Falstaff excelle !
Chaque aventure devient sous sa plume une geste héroïque, chaque coup porté un exploit extraordinaire, chaque fuite une manœuvre savamment calculée. Il transforme la réalité à grands renforts d’exagérations grand-guignolesques et de rodomontades, pour notre plus grand plaisir. Cela pourrait être agaçant, voire horripilant. Mais non. Bien au contraire, on s’attache à ce drôle de chevalier bedonnant qui, en contrefaisant la monarchie et la noblesse, finit par les révéler telles qu’elles sont : pas tellement différentes du menu peuple qu’elles méprisent.
C’est peut-être là que réside une des plus grandes réussite créative de Shakespeare. Falstaff est grotesque, excessif, menteur et lâche, mais il possède une liberté de parole et une capacité à tourner le monde en ridicule qui le rendent terriblement vivant. On comprend alors le succès incroyable de ce personnage, sans doute l’une des plus belles réussites comiques du dramaturge.
Falstaff est le protégé du jeune Prince de Galles, qui ne se prive pourtant pas de le faire tourner en bourrique en lui jouant des tours pendables. Et c’est un véritable bonheur de suivre leurs échanges, leurs mensonges croisés et leurs récits toujours plus invraisemblables. Le point d’orgue de la farce arrive lorsque Falstaff se trouve confronté aux témoins d’une scène bien réelle. Même pris au piège, notre rondelet chevalier parvient encore à s’en sortir par une pirouette confondante de hâblerie. C’est sa nature : il ne peut s’empêcher de transformer la réalité pour mieux la raconter.
Mais tout cela ne pouvait pas durer éternellement.
Lorsque le roi Henry IV meurt et que le Prince de Galles devient Henry V, Falstaff devient soudain l’homme de trop. Pourquoi s’encombrer d’un boulet, aussi drôle soit-il, lorsque l’on doit abandonner les excès d’une jeunesse délurée pour revêtir l’habit d’un monarque ? Le futur roi doit désormais penser politique, pouvoir et guerre. Il sera celui qui remportera la bataille d’Azincourt. Falstaff, lui, appartient à une autre époque : celle des tavernes, des beuveries, des mensonges et de cette liberté joyeuse qui accompagne encore l’adolescence du prince.
Et là, j’ai eu de la peine pour lui.
Après l’avoir suivi dans ses aventures, après avoir ri de ses vantardises et de ses invraisemblables exploits, le voir ainsi rejeté au nom du principe de réalité politique m’a touchée. Le pouvoir n’a décidément pas beaucoup d’humour lorsqu’il s’agit de faire le ménage dans les vestiges d’une jeunesse encombrante… Sa fin, dans la BD, sera toutefois à la hauteur du personnage, sans jamais l’amoindrir. Falstaff reste Falstaff jusqu’au bout, fidèle à lui-même et à cette démesure qui fait tout son charme.
J’ai également beaucoup aimé le style des illustrations. Elles mettent parfaitement en valeur la geste de notre héros, mais aussi le caractère du jeune Prince de Galles, inconstant et inconséquent, aussi menteur que son précepteur en débauche.
Et puis il y a les petites saynètes en arrière-plan, qui donnent vie au quotidien et fourmillent de détails. J’ai particulièrement aimé le personnage, fugace mais tellement attachant, du jeune page envoyé au service de Falstaff. Avec ses poses, ses mimiques et ses expressions, il est à la fois drôle et attendrissant. Il prend parfois fait et cause pour son maître, râle lorsqu’il doit vider son pot de chambre et jubile lorsque Falstaff se lance dans ses grandiloquences abracadabrantesques. Un petit personnage secondaire qui m’a beaucoup amusée et qui apporte encore un peu de légèreté à cette histoire déjà truculente.
« Falstaff » a été pour moi une lecture joyeuse, drôle et pleine de vie. Une BD qui m’a permis de retrouver Shakespeare sous un angle différent et qui, surtout, m’a donné une immense envie de retourner aux sources et de lire les pièces dans lesquelles apparaît ce personnage aussi hâbleur qu’attachant.
Une belle découverte… et un nouveau rendez-vous avec « le grand Will » en perspective !
Je remercie Babelio et les éditions Delcourt pour cette joyeuse lecture.
Trois semaines se sont déjà écoulées depuis la rentrée des classes. Il est donc temps pour moi d’en parler… et quel meilleur moyen que de passer par un album jeunesse que je lis à mes petits élèves, pour qui cette rentrée est aussi une toute première fois à l’école ?
«C’est la rentrée», écrit et illustré par Ella Charbon, est un album particulièrement bienvenu en cette période parfois angoissante pour les tout-petits. Car entrer à l’école, lorsqu’on n’y a encore jamais mis les pieds, c’est tout de même une sacrée aventure ! On quitte maman ou papa pour se retrouver dans un univers immense et inconnu, entouré d’adultes que l’on ne connaît pas et d’enfants que l’on n’a jamais vus. Il y a de quoi avoir un peu, beaucoup… voire énormément peur ! Alors, pour apprivoiser cette grande aventure, Ella Charbon nous propose de suivre une joyeuse troupe d’animaux qui avance vers l’école en s’encourageant les uns les autres.
Et manifestement, ils ne sont pas tous aussi enthousiastes !
Les uns ont encore sommeil et espèrent bien pouvoir faire la sieste. Les autres pensent déjà au repas et rêvent de frites à midi. Parce que des frites le premier jour d’école, ça rassure et ça réconforte ! Au diable la diététique, surtout quand on a besoin d’un petit plaisir pour affronter l’inconnu ! D’autres chantonnent déjà tout ce qui est formidable à l’école : se faire de nouveaux copains, participer à plein d’activités intéressantes, découvrir de nouvelles choses…
Mais dans la troupe, il y en a un qui traîne franchement les pieds. C’est un éléphant tout triste. Qu’a-t-il ? Il a peur. Ahhh là là là… Qu’à cela ne tienne ! Ses copains ne vont pas le laisser tout seul avec son inquiétude. Ils ont des idées pour lui faire passer cette peur. Alors, tout le monde avance en sautant. Et l’on imagine aussitôt le concours endiablé de nos petits loustics : qui sautera le plus haut ? Qui ira le plus loin ? La peur semble déjà un peu moins lourde lorsqu’on peut la transformer en jeu.
Un peu plus loin, la troupe s’arrête pour prendre des nouvelles de l’éléphant. Il va mieux… même s’il a encore « un tout petit peu peur ». Alors les copains proposent une nouvelle idée : et s’ils allaient à l’école en volant ? Et voilà que la tristesse et l’angoisse laissent place aux sensations merveilleuses de l’imagination. On vole, on s’envole, on oublie tout… et l’éléphant n’a plus peur. Mieux encore : il rit de bon cœur ! Toute la troupe finit par arriver en glissant devant l’école. C’est l’heure ! On se dépêche !
La dernière illustration nous montre des enfants, cartable sur le dos, avec leurs doudous qui dépassent fièrement. Une image toute simple mais qui dit beaucoup : ils sont arrivés. Ils ont franchi la porte de l’école avec leurs peurs, leurs envies, leurs doudous et tout ce petit monde intérieur qu’ils emportent avec eux. C’est précisément ce qui me plaît dans cet album.
«C’est la rentrée» permet aux très jeunes enfants de comprendre que leur peur et leur angoisse sont naturelles. Il n’y a aucune honte à traîner des pieds pour rejoindre un lieu immense, rempli d’inconnus qui, bientôt, ne le seront plus. Il n’y a aucune honte non plus à avoir envie de retrouver maman, à pleurer, à s’accrocher à son doudou ou à ne pas avoir très envie de franchir la porte. Au fil des lectures, les enfants peuvent ainsi apprivoiser ces émotions parfois très fortes, liées à la séparation et au saut dans l’inconnu.
L’album constitue une jolie entrée littéraire pour aborder la toute première rentrée et préparer les petits à cette nouvelle étape. Car si certains peuvent voir l’école comme un nouveau mode de garde, ce n’est évidemment pas tout ce qu’elle représente. Et puis, il n’y a pas que les enfants qui sont angoissés par cette séparation : les parents aussi peuvent appréhender ce grand moment où leur petit commence à s’éloigner d’eux pour découvrir le monde.
L’école est pourtant une formidable ouverture. C’est là que l’enfant va peu à peu découvrir de nouvelles possibilités d’agir sur son environnement, enrichir son langage, effectuer ses premiers apprentissages et gagner progressivement en autonomie. Il va apprendre à faire seul, à vivre avec les autres, à trouver sa place dans un groupe et, petit à petit, à affirmer sa personnalité. Pour grandir et se construire, l’enfant doit apprendre à se séparer de ses parents. Cette étape demande plus ou moins de temps selon chacun. Certains franchissent le cap avec enthousiasme, d’autres ont besoin de davantage de temps et d’être sans cesse rassuré. Et c’est parfaitement normal.
Une fois la peur apprivoisée, un univers riche, nouveau et souvent très amusant s’ouvre alors devant eux. C’est pourquoi, même si l’inquiétude de l’enfant et celle de ses parents sont naturelles, il est essentiel que ces derniers puissent peu à peu lâcher prise et faire confiance aux adultes auxquels ils confient leur petit. L’enfant ressent cette confiance. Il perçoit l’apaisement de ses parents et, à son rythme, peut alors accepter la séparation.
« C’est la rentrée » englobe joliment tout ce processus émotionnel. Les illustrations simples, aux couleurs douces et pastel, participent pleinement à cette atmosphère rassurante. Le texte, lui aussi, trouve les mots justes pour parler de la peur sans la dramatiser, tout en montrant que l’on peut la dépasser grâce aux autres, au jeu et à l’imagination. Et puis, finalement, l’album nous rappelle une chose essentielle : l’école n’est pas seulement le lieu où l’on apprend. C’est aussi celui où l’on s’ouvre aux autres et au monde, où l’on se fait des copains, où naissent les premières amitiés et où l’on commence, petit à petit, à grandir loin de papa et maman.
Une jolie façon d’apprivoiser la rentrée, une émotion après l’autre… et de découvrir qu’après les larmes et les petits pas hésitants, à l’école, c’est chouette aussi !
L’été 2026, chez les « Classiques, c’est fantastique ! », se déroulait en Provence, en compagnie de Marcel Pagnol. J’ai choisi de me plonger dans sa trilogie des souvenirs d’enfance : « La Gloire de mon père », « Le Château de ma mère » et « Le Temps des secrets ».
Ce fut, pour moi, une plongée dans d’agréables souvenirs de lecture adolescente. Et quelle relecture ! Un véritable enchantement, chargé d’émotion, qui m’a ramenée dans une Provence qui, sous la plume de Pagnol, semble avoir échappé au temps.
Que dire qui n’ait déjà été dit au sujet de cette trilogie qui consacra un grand auteur ? Que dire, sinon que j’ai embarqué, grâce à la force évocatrice de sa plume, à la suite d’un jeune Marseillais au cœur d’une Provence qui fut et qui, hélas, n’est plus.
Du cocon familial, au centre duquel évoluent Joseph, l’instituteur, et Augustine, la timide coiffeuse qui se sent parfois toute petite face au savoir de son époux, jusqu’au temps de l’adolescence et du lycée, en passant par l’immense ode à l’amour maternel, Marcel Pagnol raconte une époque révolue. Une époque dont nous sommes nombreux à être nostalgiques : celle d’une enfance insouciante, joyeuse, rêveuse, audacieuse, accueillant le merveilleux à bras ouverts.
« La Gloire de mon père », ce sont les premières années d’école, puis les premières vacances à La Treille, une bastide isolée, véritable bout du monde pour le petit Marcel et sa famille. Le voyage depuis Marseille est déjà une aventure pour atteindre ce hameau perdu dans les collines provençales. C’est l’été au chant des cigales, les jeux parfois cruels d’enfants curieux du monde, l’imagination peuplée d’Indiens d’Amérique et de cow-boys. Ce sont les repas sous l’arbre de la cour, en compagnie de l’oncle Jules, de tante Rose, du Petit Paul et de la petite sœur.
C’est l’amitié avec Lili, fils de fermier et grand poseur de pièges. C’est surtout la première chasse, en compagnie de l’oncle Jules et de Joseph, avec la peur de Marcel d’assister à la déconfiture de ce père qu’il admire tant, pauvre novice face à son beau-frère aguerri, ce rouleur de « rrrrrr » venu du Roussillon. Et puis il y a la chasse à la bartavelle, transformée, grâce à l’infatigable pédagogue qu’est Joseph, en véritable dictée. Il y a surtout l’incroyable « coup du roi » réalisé par Joseph, au grand dam de l’oncle Jules.
Les parfums enivrants des collines embaument chaque souvenir, chaque scène, chaque journée d’un été que personne ne voudrait voir s’achever. Les émotions sont vives, à la hauteur des rêves d’enfant d’un Marcel ivre d’une liberté nouvelle. Tout est prétexte à vivre l’Aventure à fond, sans concession, sans entrave… Enfin, il y a tout de même quelques règles à respecter. Et c’est précisément ce qui donne encore plus de charme aux interdits lorsqu’ils sont joyeusement transgressés.
Puis, vient cette scène des adieux : Marcel, décidé à ne plus rentrer à Marseille, veut s’ensauvager définitivement au cœur des collines tant aimées. Lili, goguenard, se doute bien qu’une fissure apparaîtra dans la détermination de son ami. La rébellion s’achèvera dans l’ignorance feinte des parents, magnifique preuve d’un grand amour filial qui m’a profondément émue.
Avec « Le Château de ma mère », les souvenirs prennent les couleurs des séjours réguliers à La Treille, des marches de la famille chargée de balluchons encombrants. Augustine devient peu à peu un personnage central, même si cela ne saute pas immédiatement aux yeux. Sa santé fragile, sa bienveillance envers ses enfants, ses peurs et ses inquiétudes deviennent autant de fils conducteurs du récit.
Bouzigues, ancien élève de Joseph et piqueur du canal de Marseille, leur permet d’utiliser l’une de ses clefs afin de raccourcir le trajet en passant au pied de grandes propriétés privées. Augustine a constamment peur qu’ils soient découverts et arrêtés. Bien entendu, ce qui devait arriver arriva : un jour, un gardien un peu trop zélé et particulièrement rustre les surprend et les verbalise. Mais c’est sans compter sur la débrouillardise de l’ancien élève, qui a plus d’un tour dans son sac.
Marcel compte les semaines qui le séparent des premières vacances, celles de Noël. Il se languit de Lili et de leurs courses aux pièges, surtout après avoir reçu une lettre de son ami. Quelle belle scène que celle de la réponse de Marcel ! Dans un premier temps, le digne écolier, préparant son examen pour obtenir une bourse au lycée, rédige sa lettre avec application, sans faute d’orthographe ni de syntaxe. Puis il réalise soudain que son courrier paraît bien présomptueux, pompeux, presque condescendant face à la lettre de Lili, écrite en suant sang et eau, avec son cœur et son orthographe fantaisiste. C’est cela, l’amitié. Alors, Marcel réécrit avec des fautes d’orthographe, sur une page arrachée à son cahier d’écolier, avant de conclure par un magnifique pâté d’encre : « …je laissais tomber cette larme noire : elle éclata comme un soleil. »
Le temps passe, et le ton change. Le final est particulièrement intense en émotions. Un dîner fait surgir le souvenir d’Augustine, dont la mort surviendra quelques années plus tard. Cette mère qu’un des propriétaires, un noble bourru au grand cœur, apprécie tant, lui offrant à chacun de ses passages, à la belle saison, un bouquet de roses. Les souvenirs convoquent également le Petit Paul, devenu chevrier et resté fidèle aux collines provençales, ainsi que Lili, tombé dans les tranchées, « sur des touffes de plantes froides dont il ne savait pas les noms », lui qui connaissait par cœur chaque plante des collines. La poésie de l’enfance se teinte alors de la mélancolie du temps qui passe.
Enfin, « Le Temps des secrets » est celui de l’adolescence, qui éloigne Marcel des rivages merveilleux de l’enfance pour le rapprocher peu à peu de ceux de l’âge adulte. C’est le temps des premières amours, au rythme imposé par la très jolie Isabelle Cassignole, fillette aussi séduisante que cruelle, au point de presque éloigner définitivement Marcel de Lili. Avec bienveillance et humour, Augustine et Joseph aideront leur fils à y voir plus clair dans ses sentiments et à apprivoiser ses émois.
C’est aussi l’année de l’entrée de Marcel dans le secondaire, au lycée. Un autre monde lui ouvre ses portes, avec de nouvelles amitiés et de nouveaux savoirs. Le jeune Marcel apprend les nouvelles règles du lycée et surtout comment les contourner sans se faire punir. Il découvre la mixité, côtoie des élèves annamites venus d’Indochine et d’autres du Maghreb. Il rencontre également les enfants issus de la bourgeoisie, parfois méprisants envers les boursiers. Surtout, il y a cette formidable scène de la bagarre entre Marcel et Pégomas, qui a insulté le petit Oliva.
C’est avec une certaine nostalgie, même si je n’ai évidemment pas vécu ces années de lycée, que j’ai suivi Marcel dans son quotidien au Petit Lycée, l’équivalent de notre collège. Cette école n’existait plus lorsque j’étais moi-même collégienne, mais il en restait encore quelques traces, un parfum particulier, une atmosphère que tout collégien semble engranger, quelle que soit son époque. Le ton reste drôle, truculent, succulent, notamment grâce aux passes d’armes entre Jules et Joseph au sujet de la politique ou de la religion. C’est complètement immersif. Et ça fait un bien immense.
La trilogie des « Souvenirs d’enfance », ou une Provence retrouvée, a été pour moi un moment d’une fraîcheur absolue, alors même que la canicule sévissait. J’ai retrouvé Marcel, Lili, Augustine, Joseph, Paul, Jules et tous ces personnages qui semblent avoir traversé le temps sans prendre une ride. J’ai retrouvé les collines, les odeurs, les cigales, les parties de chasse, les petits bonheurs et les grandes émotions. Mais surtout, j’ai retrouvé cette merveilleuse capacité qu’a Marcel Pagnol à transformer les petits événements du quotidien en aventures extraordinaires. Il raconte l’enfance, mais aussi la famille, l’amitié, les premières amours, la transmission, le passage du temps et la perte. Peut-être est-ce cela qui rend cette trilogie aussi universelle : derrière les souvenirs de Marcel, chacun peut retrouver quelque chose de son propre passé, même lorsque les paysages, les époques et les enfances diffèrent.
Une relecture merveilleuse, tendre et profondément émouvante. Un grand plaisir de lecture.
La semaine dernière et cette semaine le Projet photo de Ma proposait d’illustrer le voyage et les étoiles.
Pour le premier, j’ai choisi une photo prise lors de mon mémorable séjour en Californie, qui illustre bien le voyage, notamment immobile: un cliché depuis un des hublots du transatlantique Queen Mary, immobilisé depuis sa « retraite » à Long Beach, Californie. La croisière continue à s’amuser lors des visites ou des haltes au restaurant du navire.
D’autres « voyage » dans les commentaires, chez Ma, clic.
Pour le deuxième, les étoiles, j’ai encore pioché dans mes archives californiennes. Quand on parle d’étoile(s), on pense ciel, astres, espace, constellations. Il existe des étoiles que l’on regarde en baissant les yeux sur le trottoir, et pas n’importe lequel: celui d’Hollywood Boulevard, à Los Angeles.
D’autres « étoile(s) » dans les commentaires, chez Ma, clic.
Il y a trois semaines, le Projet photo de Ma était en parfait accord avec ce que vivaient toutes les régions françaises: une chaleur accablante. Pour illustrer le thème chaud, j’ai fureté, une fois encore, dans mes archives. L’été 2023 fut chaud, certes, mais supportable. La preuve, je lisais à l’ombre d’un arbre, au frais (alors que cet été, ce fut irréalisable), « Le collier de la reine » d’Alexandre Dumas.
D’autres « chaud » dans les commentaires, chez Ma, clic.
En raison de la longue canicule qui a sévi en juillet et début août sur la Bretagne (ouf, depuis mercredi il repleut!) je n’ai pas vraiment eu l’occasion de me promener. Je restais au frais, à lire ou à tricoter. Pour illustrer le thème de Ville/Village proposé par Ma, j’ai fouillé dans mes archives photos et j’ai trouvé une jolie église d’un village de la Nièvre (ou de l’Allier, je ne me souviens plus) non loin de celui où un grand ami de mon monsieur s’est marié en août 2014. Nous logions dans un ancien presbytère, à côté de ladite église, qu’un charmant couple avait racheté pour faire des chambres d’hôte.
J’avais eu l’idée de photographier le village de Livarot, nous y étions de passage après le week-end du 15 août, hélas, l’église était en rénovation et la rue principale pas vraiment inspirante.
D’autres « Ville ou village » dans les commentaires, chez Ma: clic.