Chat-s'balade·Projet 52-2026

Projet 52-2026 #34 et 35: Voyage/Etoile(s).

La semaine dernière et cette semaine le Projet photo de Ma proposait d’illustrer le voyage et les étoiles.

Pour le premier, j’ai choisi une photo prise lors de mon mémorable séjour en Californie, qui illustre bien le voyage, notamment immobile: un cliché depuis un des hublots du transatlantique Queen Mary, immobilisé depuis sa « retraite » à Long Beach, Californie. La croisière continue à s’amuser lors des visites ou des haltes au restaurant du navire.

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Pour le deuxième, les étoiles, j’ai encore pioché dans mes archives californiennes. Quand on parle d’étoile(s), on pense ciel, astres, espace, constellations. Il existe des étoiles que l’on regarde en baissant les yeux sur le trottoir, et pas n’importe lequel: celui d’Hollywood Boulevard, à Los Angeles.

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Chat-s'balade·Projet 52-2026

Projet 52-2026 #33: Chaud.

Il y a trois semaines, le Projet photo de Ma était en parfait accord avec ce que vivaient toutes les régions françaises: une chaleur accablante. Pour illustrer le thème chaud, j’ai fureté, une fois encore, dans mes archives. L’été 2023 fut chaud, certes, mais supportable. La preuve, je lisais à l’ombre d’un arbre, au frais (alors que cet été, ce fut irréalisable), « Le collier de la reine » d’Alexandre Dumas.

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Chat-s'balade·Projet 52-2026

Projet 52-2026 #32: Ville/Village.

En raison de la longue canicule qui a sévi en juillet et début août sur la Bretagne (ouf, depuis mercredi il repleut!) je n’ai pas vraiment eu l’occasion de me promener. Je restais au frais, à lire ou à tricoter. Pour illustrer le thème de Ville/Village proposé par Ma, j’ai fouillé dans mes archives photos et j’ai trouvé une jolie église d’un village de la Nièvre (ou de l’Allier, je ne me souviens plus) non loin de celui où un grand ami de mon monsieur s’est marié en août 2014. Nous logions dans un ancien presbytère, à côté de ladite église, qu’un charmant couple avait racheté pour faire des chambres d’hôte.

J’avais eu l’idée de photographier le village de Livarot, nous y étions de passage après le week-end du 15 août, hélas, l’église était en rénovation et la rue principale pas vraiment inspirante.

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En sortir 26 pour 2026·Littérature française

L’inventeur

Dans son roman « L’inventeur », Miguel Bonnefoy nous fait découvrir le destin aussi extraordinaire qu’atypique d’Augustin Mouchot, fils de serrurier devenu professeur de mathématiques, fasciné par le soleil et son énergie.

Au milieu du XIXᵉ siècle, cet homme malingre, souffreteux, falot, timide et peu disert sur ses travaux a une idée de génie : utiliser l’énergie du soleil. Une énergie qu’il n’est nul besoin de creuser à mille pieds sous terre, une énergie disponible, abondante, à la portée de tous, pour peu que l’on sache la domestiquer grâce aux bons outils et aux bonnes machines.

À l’heure de la Révolution industrielle, le four solaire imaginé par Augustin Mouchot est pourtant un véritable OVNI scientifique que bien peu de personnes prennent réellement en considération. Pourquoi aller chercher l’énergie dans le soleil, si lointain, alors que la Terre offre généreusement ses trésors de charbon et de pétrole ? Et puis, pourquoi chercher à utiliser une énergie qui appartient à tout le monde ? Après tout, le soleil n’a pas de frontières…

Hormis lorsque l’on est en avance. Trop en avance sur son temps. C’est peut-être là le propre des génies incompris : avoir raison avant les autres et, parfois, être oubliés pour cette raison même.

La vie d’Augustin Mouchot a été semée d’embûches dès sa naissance. D’aucuns ne le voyaient pas survivre plus de quelques jours, voire quelques semaines. Il s’éteindra pourtant à l’âge honorable de quatre-vingt-sept ans, pauvre, reclus dans une chambre miteuse et aveugle, conséquence, entre autres malheurs, de son long séjour sous le soleil algérien. Son corps semble être un véritable piège à maladies. Il en contracte tant et plus sans pour autant y succomber, défiant, cahin-caha, les lois de la nature. Il avance néanmoins dans l’existence, plongé dans les manuels de mathématiques et les ouvrages scientifiques.

Augustin Mouchot n’est certes pas le premier à s’intéresser à l’énergie solaire, mais il est celui qui va tenter de donner une application concrète à ses recherches. Sa machine solaire, qu’il baptise Octave, devient peu à peu l’œuvre de sa vie. Il en fera une première démonstration, aussi pathétique que drôlement racontée par Miguel Bonnefoy, dans la cour de son lycée. Un aréopage de curieux est venu assister à l’expérience. Il faut cependant attendre que l’eau se mette à bouillir. Longtemps. Très longtemps. Le temps est nuageux. Puis pluvieux. Autant dire que le soleil n’est pas particulièrement disposé à aider son fervent défenseur… Les spectateurs finissent peu à peu par s’éclipser. La démonstration est un échec, mais le travail d’Augustin attire malgré tout l’attention d’un homme, un militaire, qui y voit une application particulièrement intéressante pour une armée appelée à évoluer dans des milieux hostiles. C’est ainsi qu’Augustin Mouchot partira pour l’Algérie, à la recherche d’un soleil plus généreux, afin de perfectionner et d’expérimenter son invention.

Son parcours le mènera jusqu’à l’Exposition universelle de Paris, où son invention suscitera la curiosité du public. C’est également à cette époque qu’il rencontre Abel Pifre, jeune Centralien qui semble être son exact opposé. Là où Augustin est effacé, timide et peu à l’aise avec les autres, Abel est rayonnant, sûr de lui et sait communiquer. Il sait surtout se vendre. Il comprend comment attirer l’attention du public et transformer une invention scientifique en véritable spectacle. Avec lui, Octave et ses machines dérivées vont connaître leur moment de gloire. Abel sait quoi dire et quoi faire pour susciter la curiosité. Il maîtrise déjà, pourrait-on dire, l’art de faire le « buzz ». Fin technicien, il est également capable de s’appuyer sur les inventions des autres pour améliorer et perfectionner celles d’Augustin. Il faut dire que le milieu du XIXᵉ siècle est en pleine ébullition scientifique et technologique. Les progrès sont rapides, spectaculaires, parfois époustouflants. Le public découvre, s’émerveille et en demande toujours davantage. Comme aujourd’hui, finalement.

Miguel Bonnefoy, avec humour et verve, m’a entraînée dans le parcours atypique, parfois presque rocambolesque, d’un scientifique dont l’invention n’a pas eu l’heur d’être retenue. Le soleil a été éclipsé par la frénésie charbonnière qui alimentait une industrialisation exponentielle. J’ai appris à apprécier Augustin Mouchot, cet homme qui sait ce que lutter signifie et qui est, à sa manière, un véritable survivant. Derrière l’humour de l’auteur se dissimule une réelle tendresse pour cet homme tombé dans l’oubli. Augustin est décrit comme un être dont le corps semble avoir toujours été plus vieux que son âge. « À six mois, il est déjà épuisé de vivre à quinze ans il avait déjà toutes les manies des vieux, à vingt ans il en paraissait quarante ». Il y a quelque chose de profondément touchant chez cet homme, cette machine à pensées bouillonnantes enfermée dans un corps complètement ravagé.

Au fil de cette lecture, une question n’a cessé de me poursuivre: et si Octave avait remporté l’adhésion des foules et des décideurs ? Quel aurait été le visage de notre Révolution industrielle ? Les paysages auraient-ils été différents ? La société aurait-elle évolué autrement ? Les villes auraient-elles connu le même destin sous la suie et les fumées des usines ? Les mines auraient-elles englouti autant de vies et brisé autant de corps ? Un Zola se serait-il emparé de cette révolution solaire et de ses conséquences sur le quotidien des hommes et des femmes ? Jules Verne aurait-il imaginé des machines fonctionnant grâce à l’énergie du soleil ?

Bien entendu, ces questions resteront sans réponse. Je ne peux que tenter d’imaginer un monde différent, un monde sans la suie du charbon, sans ses fumées, sans ses mines broyeuses de vies et de droits. Un monde qui aurait peut-être choisi une autre voie.

« L’inventeur » a été pour moi une lecture quelque peu étrange. Les premières pages m’ont demandé un certain effort et la lecture s’est révélée, au départ, assez laborieuse. Puis, peu à peu, je me suis laissée entraîner aux côtés d’Augustin Mouchot. Et je l’ai suivi jusqu’au bout. J’ai éprouvé pour lui une profonde empathie, tant cet homme a dû lutter contre la maladie, l’indifférence, les échecs et l’oubli. Augustin Mouchot avance malgré tout, inlassablement, porté par ses idées et par sa conviction que le soleil peut devenir une force au service de l’humanité. Miguel Bonnefoy redonne ainsi vie à un inventeur oublié et, avec lui, à une possibilité abandonnée de notre histoire.

Une lecture qui interroge autant qu’elle raconte, et qui laisse flotter dans l’esprit cette question : Et si, finalement, Augustin Mouchot avait eu raison trop tôt ?

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Babelio Jo La cueillette d’une roussette Joëlle Cannetille

Lu dans le cadre

Le Cercle de lecture UTL·Littérature allemande·Rendez-vous lecture

La maison allemande

« Francfort, au début des années 1960. Eva Bruhns est une jeune femme sans histoire : interprète du polonais, elle est requise pour traduire les dépositions de témoins au second procès d’Auschwitz qui vient de s’ouvrir afin de traduire en justice les crimes de dignitaires nazis. Si elle voit d’abord dans ce travail l’occasion de conquérir une autonomie financière inédite, les révélations auxquelles le procès la confronte ne tardent pas à la bouleverser… »

Le décor est planté. Nous sommes en Allemagne, au début des années 1960, dans une République fédérale qui tente de se reconstruire et de regarder vers l’avenir, tandis qu’un passé encore brûlant demeure soigneusement enfoui. L’Allemagne est désormais divisée en deux, Est et Ouest, et les années passent. Pourtant, la guerre et ses atrocités ne sont jamais bien loin.

Après les grands procès de Nuremberg, à la lumière desquels l’horreur nazie a éclaté au grand jour, Francfort accueille un autre procès d’une importance capitale : celui-ci n’est pas orchestré par les vainqueurs de 1945, mais par la République fédérale d’Allemagne elle-même. Il s’agit de juger des hommes ayant participé aux crimes commis à Auschwitz.

C’est dans ce contexte qu’Eva Bruhns est appelée à traduire les témoignages des survivants polonais. Pour cette jeune femme naïve et romantique, qui voit encore la beauté du monde et croit en son avenir, cette mission représente d’abord une formidable occasion de mettre ses compétences en valeur et de conquérir une indépendance financière. Elle espère ainsi échapper, au moins en partie, au quotidien familial du restaurant tenu par ses parents.

Sa décision n’est pourtant pas accueillie favorablement. Ses parents s’opposent à ce travail, tout comme son fiancé, Jürgen, jeune homme aisé qui travaille dans l’entreprise de son père. Un père aux méthodes de management plutôt éloignées du capitalisme triomphant, puisqu’il a lui-même connu l’enfer sous le régime nazi en raison de ses idées politiques. Eva tient bon.

Au fil des séances préparatoires puis des auditions, quelque chose se fissure pourtant en elle. Des souvenirs d’enfance, longtemps enfouis, remontent à la surface : un jardin entouré d’un haut mur, une voisine, des journées qui s’étirent, un jardinier avec lequel elle discutait, qui lui apprenait le polonais et lui coupait les cheveux… Et puis ces étranges particules grises et fines qui, certains jours, semblaient flotter partout. Des images éparses qui se reconstituent peu à peu, comme les pièces d’un puzzle. Mais les parents d’Eva refusent de parler du passé.

Après la guerre et les procès de Nuremberg, survivants comme Allemands ont tenté de vivre avec l’horreur. Les uns avec le traumatisme des camps, les autres avec la culpabilité d’appartenir à un peuple qui avait perpétré le génocide. Il fallait oublier, avancer, reconstruire. Le silence semblait être la seule manière de continuer à vivre.

Eva, elle, se retrouve confrontée à ce passé dont elle n’est évidemment pas responsable, mais dont elle finit pourtant par ressentir la culpabilité. Elle refuse cependant de détourner les yeux et poursuit ses recherches jusqu’au bout. Elle découvrira alors que la maison de son enfance se trouvait à proximité d’un camp d’extermination, qu’elle l’ignorait lorsqu’elle était enfant, que l’accusé numéro quatre connaissait son père et que celui-ci avait travaillé dans le camp en tant que cuisinier. Les révélations sont terribles.

Tout comme l’attitude des accusés, glaçante de mépris et de morgue envers les juges comme envers les survivants venus témoigner. Aucun remords apparent, aucune véritable prise de conscience. Eva comprend alors que regarder le passé en face est indispensable, aussi douloureux cela soit-il.

Le procès devient ainsi, pour elle, bien davantage qu’une expérience professionnelle. Il participe à sa construction personnelle. Elle grandit, se libère des mensonges familiaux et conquiert peu à peu son indépendance. Son émancipation personnelle fait écho à celle de nombreuses femmes des années 1960, qui commencent à remettre en question les rôles que la société leur assigne.

Et puis il y a la sœur d’Eva, infirmière puéricultrice à l’hôpital, qui travaille essentiellement de nuit. Son histoire constitue presque un récit dans le récit. Elle souffre du syndrome de Münchhausen et provoque chez les nourrissons dont elle a la charge de graves douleurs abdominales avant de les soigner, afin d’être reconnue et aimée par leurs parents. Son stratagème finira par être découvert. Cette intrigue parallèle est particulièrement intéressante car elle permet à Annette Hess d’établir un parallèle discret avec l’époque nazie : mieux vaut ne rien voir, ne rien dire, ne pas poser de questions, si l’on veut continuer à vivre tranquillement.

Le silence comme moyen de survie. Le silence comme complicité. Le silence comme transmission involontaire du mal.

J’ai vraiment aimé ce roman, qui est le premier ouvrage romanesque de l’autrice. L’écriture est simple, peu sophistiquée peut-être, mais profondément juste, au plus près des personnages et de la population allemande de cette époque. Annette Hess possède surtout une véritable force d’évocation : partout où se trouve Eva, une ambiance, une atmosphère se crée. Les lieux deviennent presque palpables.

Eva est particulièrement touchante par son immense empathie, sa naïveté et sa capacité à se reconstruire malgré les révélations qui bouleversent son existence. Le procureur, dont le nom n’est jamais véritablement mis en avant, est lui aussi un personnage marquant : instigateur du procès de Francfort, il fait preuve d’une détermination sans faille dans son combat pour la justice et la mémoire.

« La maison allemande » est, finalement, un roman sur la nécessité de regarder l’histoire en face, même lorsque celle-ci est insoutenable. Il montre combien les souffrances, les horreurs vécues et celles perpétrées peuvent être indicibles, mais aussi combien le silence ne permet jamais véritablement de les faire disparaître.

Une très belle lecture, portée par une héroïne qui, en cherchant la vérité sur son passé, trouve aussi le courage de construire son avenir.

Traduit de l’allemand par Stéphanie Lux

Quelques avis

Babelio Sur mes brizées Livr’escapades Miriam

Chat-s'balade·Projet 52-2026

Projet 52-2026 #31: Eté.

Le Projet photos de Ma nous invite, cette semaine, à illustrer le thème de « Eté ». L’été, cette saison fleurant bon les grandes vacances, le soleil, la chaleur et les bains de mer. Il y a un endroit qui nous tient particulièrement à coeur, Porz Guyon, avec son îlot sur lequel se dresse un grand pin majestueux. A marée basse, la mer se retire loin, laissant à découvert les parcs ostréicoles, le port et l’estuaire. L’endroit ne paie pas de mine, et tant mieux, ce qui fait qu’il y a peu de monde à profiter des bains de mer et de soleil. C’est une assurance-tranquillité inestimable: pas de paillote diffusant une musique tonitruante, pas de vacanciers avec enceinte connectée partageant, sans se demander si les voisins apprécient la playliste, pas de rires gras ni de déchets de pique-nique ou de goûter. Non …. rien que la chanson du vent et le cri des mouettes. Un paradis pour ceux qui apprécient le calme et l’absence de surtourisme.

D’autres « Eté » dans les commentaires, chez Ma: clic.

Challenge ABC 2026·Le Cercle de lecture UTL·Littérature irlandaise·Quatre saisons de pavés·Rendez-vous lecture

Les éléments

« Les éléments » est un roman singulier dans la bibliographie de John Boyne. Construit en quatre parties correspondant aux quatre éléments – L’Eau, La Terre, Le Feu et L’Air –, il est né, comme l’explique l’auteur, d’une nouvelle devenue le deuxième chapitre avant de trouver naturellement sa place dans une architecture romanesque plus vaste. Ce choix narratif s’avère d’une remarquable efficacité : quatre personnages, quatre destins, quatre regards sur la violence, la culpabilité et la possibilité – ou non – de la résilience.

Au fil des chapitres, John Boyne fait se croiser les trajectoires de Vanessa, Evan, Freya et Aaron. Chacun porte une blessure intime qui imprègne toute son existence.

Dans L’Eau, Vanessa, une femme d’une cinquantaine d’années, quitte tout pour s’installer sur une petite île au large de l’Irlande après la mort de sa fille aînée. Peu à peu, le lecteur découvre l’indicible : l’adolescente avait été victime des abus de son propre père, tandis que Vanessa, aveuglée, n’avait ni compris ni entendu les appels au secours de son enfant. L’île devient alors un lieu de silence autant que de reconstruction. Dans cette communauté où chacun respecte les blessures d’autrui sans les questionner, Vanessa apprend lentement à regarder son passé en face, à mesurer son propre aveuglement, à accepter ses responsabilités sans pour autant s’y enfermer. John Boyne décrit avec beaucoup de délicatesse ce lent cheminement vers une forme de pardon envers soi-même et de réconciliation avec la vie.

Dans La Terre, le lecteur retrouve Evan, aperçu sur cette même île. Adolescent sensible, passionné de dessin, il grandit sous l’autorité d’un père persuadé que la sensibilité est une faiblesse et que l’art n’est pas une occupation d’homme. Très tôt conscient de son homosexualité, Evan fuit ce modèle de virilité toxique. Son parcours est jalonné d’humiliations, d’exploitation sexuelle et d’une quête désespérée d’amour et de reconnaissance. Devenu joueur de football professionnel, il croit enfin avoir trouvé sa place avant qu’un drame ne le transforme en complice d’un viol. C’est sans doute la partie qui m’a le plus déstabilisée. John Boyne refuse les réponses simples. Il confronte le lecteur aux zones grises de la responsabilité, sans jamais chercher à excuser ni à condamner de manière péremptoire. Il laisse chacun construire son propre jugement.

Le Feu est incarné par Freya, brillante chirurgienne spécialiste des grands brûlés, déjà aperçue comme jurée lors du procès d’Evan. Son existence, exemplaire en apparence, dissimule une enfance fracassée par des violences sexuelles. Là où le roman devient particulièrement dérangeant, c’est lorsque Boyne montre comment une victime peut, à son tour, devenir prédatrice. Freya choisit ses proies parmi de très jeunes garçons, consciente de l’horreur de ses actes tout en demeurant incapable d’échapper au mécanisme destructeur qui la gouverne. Cette partie est sans doute la plus inconfortable du roman. L’auteur ne cherche jamais à susciter la compassion facile ; il explore les profondeurs les plus sombres de l’âme humaine et interroge la possibilité de rompre le cycle de la violence.

Enfin, L’Air suit Aaron, personnage que le lecteur avait déjà croisé auparavant sans mesurer son importance. Installé en Australie où il exerce comme psychologue pour enfants, il revient en Irlande avec son fils adolescent afin d’affronter un passé qu’il fuit depuis ses quatorze ans. L’air devient ici celui du souffle retrouvé, de la parole enfin libérée, de cette liberté intérieure que l’on croyait définitivement perdue. Aaron incarne peut-être le personnage le plus apaisé du roman, celui qui comprend qu’on ne guérit jamais totalement mais qu’il est possible d’empêcher les blessures de gouverner toute une existence.

J’ai été impressionnée par la maîtrise de la construction. Les quatre récits semblent d’abord indépendants avant que leurs ramifications apparaissent progressivement. Chaque personnage traverse furtivement l’histoire d’un autre, créant un fil rouge discret mais extrêmement solide. Cette architecture donne au roman une véritable puissance narrative.

Surtout, John Boyne entraîne son lecteur hors de toute zone de confort. Certaines scènes sont d’une violence psychologique presque insoutenable sans qu’il soit nécessaire de montrer frontalement les actes. Je pense notamment à l’avilissement progressif d’Evan : tout passe par les regards, les silences, les rapports de domination. Cette retenue rend le malaise encore plus profond.

L’auteur s’est inspiré de quatre affaires judiciaires réelles auxquelles il a assisté alors qu’il accompagnait un ami au tribunal. Cette origine éclaire le réalisme troublant du roman. Rien n’y paraît gratuit. Chaque situation invite à réfléchir aux mécanismes de l’emprise, de la culpabilité, de la complicité et de la reconstruction.

Ce qui m’a particulièrement séduite est le choix de multiplier les points de vue. John Boyne ne raconte pas uniquement l’histoire d’une victime ou d’un coupable ; il donne successivement la parole à celui qui subit, à celui qui détourne les yeux, à celui qui devient complice, à celui qui reproduit la violence et à celui qui tente, enfin, d’en sortir. Cette polyphonie confère au roman une richesse peu commune et empêche toute lecture manichéenne.

« Les éléments » est un roman profondément dérangeant, parfois éprouvant, mais remarquablement construit. John Boyne signe une œuvre qui interroge les conséquences des violences sexuelles bien au-delà des faits eux-mêmes. Il montre comment elles traversent les générations, façonnent les existences, détruisent parfois, mais peuvent aussi ouvrir, chez certains, un chemin difficile vers la résilience. Une lecture qu’on oublie pas, tant elle oblige à regarder en face les parts les plus sombres de l’être humain, sans jamais renoncer à l’idée qu’un souffle de lumière demeure toujours possible.

Traduit de l’anglais par Sophie Aslanides

Quelques avis:

Aude Babelio

Lu dans le cadre

Chat-s'balade·Projet 52-2026

Projet 52-2026 #29 et #30: Fleurs/ Au soleil.

Le Projet photos de Ma nous invitait, il y a quinze jours, à illustrer le thème de « Fleur(s) ». Comme la canicule et la sécheresse ont eu raison de mes plantations, pas de fleurs estivales cette année. J’ai puisé dans mes archives photos pour illustrer ce thème. C’était en juillet 2017, au Musée de la Villa Getty, en hauteur, face au Pacifique: le bassin d’une fontaine, très rafraîchissant sous le soleil californien.

D’autres « Fleurs » dans les commentaires, chez Ma: clic.

Sous le soleil exactement …. Diantre, j’ai cherché, cherché, cherché et enfin trouvé grâce à la campagne d’affichage de la Région Bretagne sensibilisant au manque d’eau. Les bretons ont de l’humour, si si. Aussi, au soleil de 2026, l’affiche, en gare de Guingamp, invitant les gens à avoir les bons gestes (pour avoir l’affiche sans reflet c’est ):

D’autres « Au soleil » dans les commentaires, chez Ma: clic.

Chat-s'balade·Projet 52-2026

Projet 52-2026 #27 et #28: à l’heure/ sur un banc.

Le Projet photos de Ma nous invitait, il y a presqu’un mois, à illustrer le thème de « A l’heure ». J’ai mis du temps, un paradoxe n’est-ce pas!, à trouver comment l’illustrer. Finalement, en faisant des emplettes en ville, j’ai trouvé la solution: une belle horloge vintage dans une chapellerie. J’étais, largement, à l’heure, la fermeture du magasin n’étant qu’à midi. Par contre, je ne le suis absolument pas pour le Projet 52-2026.

D’autres « A l’heure » chez Ma dans les commentaires … clic.

Après avoir été à l’heure, il est temps de faire une pause sur un banc. Les berges du Trieux offrent beaucoup d’endroits pour faire des haltes et en profiter pour regarder le fleuve couler, lentement ou avec rapidité, vers son embouchure, à 30 km. Un joli moment, sous les arbres, que j’affectionne quand je reviens (pendant les vacances scolaires) le vendredi matin, chargée, du marché.

D’autres « Sur un banc » chez Ma dans les commentaires … clic.

Côté polar·Challenge polar et thriller·Littérature anglaise·Thriller/Roman noir

Nos derniers jours sauvages

« Nos derniers jours sauvages » est l’une de nos acquisitions du festival Le Goéland masqué de Penmarc’h. La table ronde consacrée à Anna Bailey avait éveillé notre curiosité : un mystère au cœur des bayous de Louisiane, une nature omniprésente, une communauté refermée sur elle-même… Il n’en fallait pas davantage pour me donner envie d’ouvrir ce roman.

Jacknife est une petite ville oubliée du monde moderne, perdue dans les méandres des bayous louisianais. Lorsque le corps de Cutter Labasque est retrouvé dans un bras mort du marécage, l’incompréhension est totale. La jeune femme connaissait pourtant ces lieux mieux que quiconque, leurs pièges, leurs habitants, leurs dangers. Pourquoi se serait-elle aventurée seule à chasser l’alligator ? Très vite, l’hypothèse de l’accident laisse place à celle du meurtre.

Les regards se tournent naturellement vers la famille Labasque, clan aussi fascinant qu’inquiétant, dont la réputation sulfureuse nourrit les rumeurs. Pourtant, rien n’est aussi simple. Loyal May, revenue à Jacknife pour accompagner sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer après avoir fui la ville dix-sept ans plus tôt, refuse de laisser le mystère s’enliser. Avec Sasha, le neveu du rédacteur en chef du « Bayou Leader », elle entreprend d’enquêter. Mais derrière cette quête de vérité se cache une blessure plus intime : celle d’un drame ancien, lorsqu’une attaque d’alligator lui mutila la main et brisa son amitié avec Cutter. Cette culpabilité jamais apaisée devient le véritable moteur de son enquête.

Au fil de leurs recherches, Loyal et Sasha croisent une galerie de personnages profondément marqués par leur environnement : trafiquants, suprémacistes blancs, adolescents perdus, familles fracassées, victimes oubliées. Les secrets s’accumulent tandis que le danger semble surgir à chaque détour des marais.

Ce qui m’a particulièrement séduite, c’est l’incroyable puissance d’évocation d’Anna Bailey. Les bayous deviennent bien davantage qu’un décor : ils sont un personnage à part entière. Leur luxuriance étouffante, leurs eaux stagnantes où tout semble pouvoir disparaître, leurs alligators, leurs serpents, leurs moustiques, leurs arbres aux racines noueuses composent un univers à la fois magnifique et profondément hostile. On ressent presque physiquement la chaleur moite, l’air saturé d’humidité, cette impression d’être constamment observé par une nature qui ne pardonne aucune erreur.

L’autrice réussit à faire de cette nature sauvage le miroir des êtres humains qui l’habitent. Comme les eaux troubles des marécages, les personnages dissimulent leurs blessures, leurs mensonges et leurs secrets sous une apparente immobilité. Peu à peu, les masques tombent, révélant une violence sociale et intime qui couvait depuis longtemps.

Car « Nos derniers jours sauvages » est aussi un roman anthropologique. Anna Bailey porte un regard lucide sur ces communautés oubliées du Sud des États-Unis, appauvries par les ouragans successifs, empoisonnées par les industries chimiques et abandonnées par les pouvoirs publics. Dans cet univers où l’avenir semble condamné d’avance, la peur, la misère et l’ignorance nourrissent les discours identitaires et les idéologies suprémacistes. Le roman rappelle, avec beaucoup de finesse, que les fractures héritées de la Guerre de Sécession continuent encore aujourd’hui de traverser une partie de l’Amérique profonde. Une Guerre de Sécession qui n’est toujours pas terminée.

J’ai également beaucoup apprécié la construction du suspense, même s’il ne révolutionne pas le genre. Anna Bailey privilégie la psychologie à l’action pure. La tension s’installe lentement, presque insidieusement, avant de resserrer progressivement son emprise sur le lecteur. Chaque révélation éclaire différemment les événements précédents sans jamais rompre le rythme. Les personnages, parfaitement incarnés, gagnent en épaisseur au fil des pages et rendent l’intrigue d’autant plus crédible et émouvante.

« Nos derniers jours sauvages » est un roman noir envoûtant, moite et oppressant. Il entraîne son lecteur au cœur d’une nature somptueuse et inquiétante où la beauté côtoie sans cesse la cruauté. Anna Bailey signe un thriller d’atmosphère d’une grande richesse humaine, porté par une écriture sensible et évocatrice qui fait du bayou un territoire aussi vivant que les personnages qui tentent d’y vivre et survivre.

Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié

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Babelio Aude L’atelier de Litote Belette

Lu dans le cadre