Qu’est-ce que le bonheur ?
Voilà une vaste question à laquelle la narratrice de « Hanoï Stories » doit tenter de répondre puisqu’elle est chargée d’écrire un article sur le sujet. Mais comment définir avec certitude ce sentiment que chacun semble poursuivre sans jamais vraiment savoir comment le nommer ? Les personnes qu’elle interroge ne sont d’ailleurs pas davantage capables qu’elle de proposer une réponse satisfaisante. Le bonheur serait-il justement quelque chose qui échappe aux définitions ? Pour tenter d’y voir plus clair, la narratrice retourne à Hanoï, la ville où elle est née, auprès de son père français. Sa mère est vietnamienne et, dans cette ville qui fut celle de son enfance, elle retrouve des souvenirs, des amis, des sensations… mais aussi une part d’elle-même.
Chaque chapitre est comme une petite tranche de vie. Line Papin nous fait découvrir, par touches successives, la spiritualité vietnamienne, le quotidien de ses amis retrouvés, quelques bribes de l’histoire récente du pays et le Hanoï d’aujourd’hui. Une ville que la narratrice retrouve avec un plaisir sans cesse renouvelé. Une ville dont elle connaît les odeurs, les bruits, les couleurs, les habitudes et les petits riens. Une ville qui devient presque un personnage à part entière, tant elle imprègne le récit et réveille en elle des souvenirs enfouis.
Mais Hanoï n’est plus tout à fait celle de son enfance.
Line Papin évoque également un pays encore marqué par la censure et par un régime qui tarde à s’ouvrir pleinement à la tolérance. L’art y reste encadré : il faut éviter de faire des vagues, de trop critiquer, de risquer l’ire des censeurs. Pourtant, malgré ce manque de liberté d’expression, la vie continue. Les habitants travaillent, aiment, commercent, se divertissent, s’émancipent et s’ouvrent à d’autres cultures. Le Vietnam que nous découvrons n’est donc jamais réduit à son régime politique : il est avant tout celui de femmes et d’hommes qui vivent et construisent leur quotidien. Et puis, au cœur de ce Hanoï retrouvé, la narratrice se confronte à sa propre existence.
Elle prend peu à peu conscience que sa vie n’a pas forcément pris la tournure qu’elle aurait souhaitée. Les amours vaines, les relations sans véritable ancrage, la dépendance affective, le célibat parfois pesant… Tout cela semble bien loin de l’apaisement qu’elle ressent au contact d’une culture qui porte un regard différent, peut-être plus humain, sur le sens de la vie. Elle interroge aussi les envies et les injonctions qui lui viennent de son autre monde, celui de l’Occident, de Paris et de sa société matérialiste. Toujours vouloir davantage, posséder, réussir, correspondre à ce que l’on attend de nous… Est-ce vraiment cela qui rend heureux ?
Très vite, la narratrice abandonne d’ailleurs le seul prisme de son histoire amoureuse et de sa dépendance affective pour élargir sa réflexion. Le questionnement devient plus intime, mais aussi plus universel. C’est notamment le cas lorsqu’elle évoque le bouddhisme et cette manière de considérer l’existence comme un présent auquel nous appartenons tout en faisant partie d’un ensemble beaucoup plus vaste que nous-mêmes. Peut-être le bonheur réside-t-il justement dans cette capacité à être là, simplement, à accepter ce qui est, plutôt qu’à courir sans cesse après ce qui devrait être.
J’ai beaucoup apprécié ce roman autobiographique fait de petites touches, comme dans un tableau impressionniste. Line Papin dit beaucoup avec peu. Les souvenirs, les rencontres, les conversations, les sensations et les réflexions s’accumulent sans jamais donner l’impression de construire un récit parfaitement linéaire. Et c’est justement ce qui en fait, à mes yeux, toute la saveur.
Le récit peut paraître décousu, mais les petits riens finissent par devenir ce qui cimente l’ensemble. Ils participent à la construction de l’être que l’on est, que l’on devient, que l’on est devenu. Parce que notre identité ne se résume pas à quelques grandes étapes : elle se construit aussi dans les détails, les souvenirs d’enfance, les lieux, les odeurs, les voix et les rencontres qui nous ont façonnés.
La narratrice est précisément à la croisée de deux mondes : l’Occident et l’Orient, Paris et Hanoï. Deux univers parfois profondément différents et pourtant pleinement présents en elle. Elle appartient à chacun sans appartenir tout à fait à aucun, et cette identité entre deux cultures nourrit tout le récit.
J’ai également beaucoup aimé entendre Line Papin lire elle-même son texte. Sa voix donne aux différentes tranches de vie une dimension particulièrement intime et intimiste. Les souvenirs semblent alors se raconter directement à notre oreille, avec leurs silences, leurs hésitations et leur nostalgie.
« Hanoï Stories », c’est finalement une plongée dans les souvenirs d’enfance à l’aune d’un présent empreint de nostalgie. Un récit en petites touches, parfois décousu, souvent très émouvant et profondément immersif, qui nous interroge à notre tour sur nos racines, notre identité… et peut-être sur cette insaisissable idée du bonheur.
Merci aux éditions audiolib et à NetGalley pour ce très beau moment de lecture.
Quelques avis:


















